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FRANCE : la grande recomposition

Le paternalisme en urbanisme, c’est fini : place à la liberté.

Les Français sont libres. Chaque individu, chaque famille, chacun est aujourd’hui libre de vivre là où il souhaite vivre.

Ce n’est pas plus au patron de l’usine (paternalisme du 19e siècle) ni à l’État (paternalisme du 20e siècle) de décider, à la place de nous tous, les habitants, de notre lieu de vie.

Ni de notre mode de vie.

Ni de nos préférences.

Si nous acceptons ce principe nouveau, celui de la liberté, alors nous pouvons :

✼ mieux lire la carte de France qui est en train de se recomposer sous nos yeux et observer qu’elle se morphe dans une configuration nouvelle,

✼ comprendre que cette configuration, précisément, est celle qui lui permettra de relever les défis qui sont les siens au 21e siècle,

✼ travailler à faire advenir cette configuration dans des formes plus robustes, plus justes, et plus belles,

La France est en train de se recomposer car les individus sont libres.
Ce que nous appelons couramment rééquilibrage est en réalité une paresse intellectuelle et politique qui nous conduit à proposer la même grille de lecture et de succès à tous les territoires, ceux qui sont en décroissance comme ceux qui sont en hyper croissance. C’est en réalité un paternalisme et un fonctionnalisme qui n’ont plus lieu d’être.

La Nature avec un grand N : comment nous allons poursuivre notre quête du cadre de vie idéal.

Nous sommes très nombreux à vouloir, en ouvrant nos fenêtres, voir des arbres et les sentir : sur nos balcons, dans nos jardins, mais aussi en bas dans la rue, sur les places publiques, dans les cours d’école, dans nos maisons de retraite, sur les toits.

Partout, nous voudrions entendre le chant des oiseaux, vivre « dans un coin de nature ». Mais aussi, en quelques minutes, pouvoir contempler les cimes, l’horizon, le coucher du soleil : entrer en contact avec la nature avec un grand N, au quotidien.

Cette obsession pour notre cadre de vie nous met en quête de l’emplacement idéal.

Très souvent c’est le littoral ou la montagne qui nous attirent. Nous voudrions nous installer à proximité, sans nuire à leur pureté. Sans bousculer leurs équilibres fragiles, sans abîmer ces lieux singuliers par les logiques de « masse ».

Si nous sommes trop nombreux à nous y regrouper, ne va-t-on pas détruire la magie des lieux ? Mais à l’inverse, si nous limitons les places, ne va-t-on pas réserver ces plaisirs à quelques privilégiés ?

Et pourtant : Biarritz, La Rochelle et Saint-Malo sont denses, compactes, intenses. Sur très peu d’espace, elles permettent à des milliers de Français et de touristes de jouir d’un cadre de vie fabuleux.

Joyaux de notre patrimoine, qui datent d’avant l’ère de la standardisation du cadre de vie, elles éclairent notre futur : elles sont la preuve vivante que l’urbanisme organique, celui qui procède parcelle par parcelle dans la logique du sur mesure, permet d’augmenter les possibilités d’accueil et de faire grandir les villes tout en les embellissant.

Par étape, une parcelle à la fois.

Face à la nature.

Et sans lui faire injure.

Avec le retour du sur-mesure, il n’y a aucune raison que de nouvelles Biarritz n’émergent pas là où les Français chercheront à se regrouper et se retrouver.

Les Français payent de plus en plus cher pour vivre dans le cadre de vie de leur choix.

La ville avec un grand V : comment nous allons pouvoir changer de job 10 fois si nécessaire.

Air France. Peugeot. La Poste. Michelin. L’hôpital. L’éducation nationale… Passer 40 ans à servir le même employeur. Sécurité économique absolue. Emploi à vie, ou presque…

Il faut bien l’admettre, pourtant : ce rêve n’intéresse plus personne.

Tout d’abord parce qu’il n’existe plus. Chacun le sait, même des géants peuvent disparaître en deux ans. Nous savons que toutes les institutions susceptibles de nous employer, qu’elles soient publiques et privées, sont aujourd’hui fragiles.

Ensuite parce que nous sommes devenus exigeants : nous souhaitons pouvoir changer d’employeur si notre job ne nous convient plus.

La vraie sécurité économique, aujourd’hui, réside dans la liberté : celle de vivre dans un bassin d’emploi suffisamment épais, dense et connecté pour qu’il soit toujours possible de changer de job pour se retourner, rebondir ou tout simplement se changer les idées, si le besoin s’en fait sentir.

Si au moment de changer de job, nous souhaitons avoir le choix parmi une dizaine ou une vingtaine d’opportunités différentes, et que cela arrive 10 fois dans notre vie, alors ce n’est pas d’une ou deux mais d’une centaine d’opportunités réelles dont nous avons besoin.

Cela signifie que, si nous ne souhaitons pas avoir à déménager du jour au lendemain à chaque nouvelle aventure professionnelle, il nous faut pouvoir vivre dans une région dont le marché de l'emploi est environ cent fois plus large que celui qui permettait, dans les années 1960, à un jeune technicien d’envisager de faire toute sa carrière chez Michelin, à Clermont-Ferrand, au pied des volcans.

À sa fondation, en 1889, Michelin compte 50 ouvriers, et la ville 50 000 habitants. En 1900, 500 employés. La carrière à vie, les cités, les écoles, l'usine qui vous tient « du berceau à la tombe » : tout cela se construit par étapes au 20e siècle et culmine au début des années 1980. À son apogée, Michelin emploie jusqu'à 30 000 personnes à Clermont. La ville, elle, n'a jamais dépassé 156 000 habitants (1975). En un siècle et demi, la ville centre a triplé, et l'agglomération quintuplé : près de 270 000 habitants aujourd'hui.

Mais doubler et quintupler, ce n'est pas centupler.

Pour offrir demain le choix qu'exige une vie dans laquelle on change dix fois d'emploi, il faudrait que Clermont rassemble trois ou quatre millions d'habitants. Soit quasiment toute la population du Massif central (3,8 millions).

On comprend mieux pourquoi chaque plan social ne peut qu'y engendrer une crise. Un territoire bâti autour d'un seul employeur fort, qui n'a jamais élargi ni diversifié son marché du travail, n'a pas de quoi amortir le choc. Quand cet employeur taille dans ses effectifs (de 30 000 au début des années 1980 à 14 000 en 2005), il n'y a pas d'options suffisantes, à côté, pour permettre aux employés de se reconvertir.

Et l'histoire se poursuit sous nos yeux. En mai 2026, Michelin annonce la suppression de 1 500 postes en France sur trois ans, soit près de 9 % de ses effectifs, après avoir annoncé fin 2024 la fermeture des usines de Cholet et de Vannes. L'entreprise la plus « sociale » du pays, celle qui s'est engagée en 2024 à garantir un « salaire décent » à tous ses salariés dans le monde, et qui n'est jamais passée sous le contrôle de fonds d'investissement, doit réduire la voilure.

La sécurité économique d’un foyer se construit aujourd’hui en trouvant sa place dans une ville avec un grand V. Or il n’existe pas, en France, en dehors de Paris, de métropole dont l’aire urbaine compte 3, 4 ou 5 millions d’habitants. On trouve, en Europe, des villes comme Milan ou Naples (~4 millions), Barcelone (~6 millions), Saint-Pétersbourg (~7 millions), Birmingham (~4 millions), Lisbonne, Kiev ou encore Manchester (~ 3 millions d’habitants).

Mais Lyon et Marseille (~2 millions), et plus encore Lille, Bordeaux et Nantes (~1 million), demeurent trop petites pour garantir des opportunités d’emploi suffisantes pour les deux membres de la plupart des ménages dont les métiers, les fonctions, sont spécialisées.

L’urbanisme organique a une proposition à faire à la France : donnons-nous la possibilité d’une deuxième voire d’une troisième maison dans chaque terrain où il y en a une seule aujourd’hui, justement dans les premières couronnes des métropoles qui sont trop « petites », afin de leur permettre d’accueillir les actifs et les familles dans une forme d’habitat qui corresponde à leurs désirs : une maison avec jardin, dans un grand marché de l’emploi. Et ainsi, transformons nos lotissements en villages, nos banlieues dortoirs en lieux de vie, nos vastes espaces dépendants de l’automobile en lieux suffisamment denses, connectés et desservis pour permettre une vie urbaine faisant une large place à la marche à pied, au vélo et au transport public. Pour que tous ceux qui aspirent à simplifier leur logistique du quotidien, à diminuer leur budget et le temps passé dans les transports, puissent le faire.

Travailler aujourd’hui, c’est vivre dans un lieu qui offre le choix du travail.

Nous pouvons faire des nœuds de transports en commun qui irriguent d’ores-et-déjà les premières et secondes couronnes de nos métropoles, les futures centralités de systèmes polycentriques plus vastes, plus denses, plus dynamiques, plus prospères et plus vivants. Nous pouvons faire de nos métropoles en devenir les lieux d’invention d’une « densité métropolitaine et villageoise à la française ».

Et ainsi : doubler Bordeaux, doubler Nantes, doubler Toulouse… Et leurs marchés de l’emploi respectifs.

Du rêve du pavillon de banlieue et de son grand terrain au rêve d’un petit jardin dans une vraie ville.

Que se passe-t-il quand une ville double de population ? Tout ne double pas, car les phénomènes urbains se répartissent en trois catégories :

1/ Les phénomènes linéaires, liés aux besoins individuels, biologiques ou logistiques : repas, eau, consommation d'énergie, déchets… Ils augmentent proportionnellement à la population. Deux fois plus d'habitants, c'est deux fois plus de bouches à nourrir.

2/ Les phénomènes sous-linéaires, liés aux infrastructures physiques mutualisables : voirie, réseaux, canalisations, surfaces bâties… Ils augmentent moins vite que la population (économie d'échelle). Lorsque la population d'une ville double, son réseau viaire n'augmente pas de 100 % mais de 80 %.

3/ Les phénomènes super-linéaires, liés aux dynamiques sociales : richesse produite, salaires, brevets, interactions, criminalité, innovation, restaurants, événements culturels, spectacles… Ils augmentent plus vite que la population. Lorsque la population d'une ville double, la richesse distribuée, les brevets déposés, mais également les crimes, augmentent de 120 %.

Tout ceci signifie que si l'on compare une ville de 10 000 habitants à une ville d'un million d'habitants (100 fois plus grande), nous trouverons :

✼ 100 fois plus de déchets ménagers à collecter,

✼ seulement 50 fois plus de routes à entretenir,

✼ mais surtout, ce qui fait la magie de la grande ville : 200 fois plus de restaurants, de richesse créée, de diversité d'emplois possibles, d'événements culturels, de possibilités de rencontre, d'activités sportives, etc.

Ces 200 fois plus de richesse culturelle, économique et sociale ne sont pas seulement des statistiques qui intéressent les urbanistes : ce sont exactement l’étoffe dont sont faits les rêves de tout un chacun quant à son lieu de vie.

Le rêve "américain" des années 1960 était relativement matérialiste : la propriété d’une maison, de l’électroménager qui va avec, un frigo bien rempli, un jardin, une piscine, une belle voiture. Il dépendait, au fond, de la possibilité de le réaliser sur une parcelle de terrain connectée par la voiture à une usine ou un bureau.

Or nous observons que ce n’est pas exactement tout cela que nous retrouvons, aujourd’hui, étalé sur nos comptes Instagram. Mais plutôt, le cadre de tout cela : ce qu’on voit en ouvrant sa fenêtre, le bistro en bas de chez soi, la vue sur les toits de Paris, ou sur les cimes des Pyrénées.

Qu’on soit médecin, prof, plombier, chercheur ou conducteur de bus : c’est l’ambiance, l’atmosphère, la qualité et la puissance des lieux qui nous attirent. Le rêve contemporain du cadre de vie est moins matériel, plus immatériel.

Il est à la fois très naturel (l’envie de contempler le grand paysage, d’entrer en contact avec la nature avec un grand N) et fondamentalement artificiel : économique, social et culturel puisqu’il convoque à peu près tout ce que l’on est susceptible de trouver dans une grande ville dense, intense et vivante… (la ville avec un grand V).

Doubler Bordeaux ou Nantes, par la méthode organique, en doublant ou en triplant le nombre de maisons dans leurs premières couronnes, en transformant nos vieux lotissements en bourgs, en rapprochant les services, les écoles et les commerces du lieu de vie de chacun, grâce à la densité, c’est rapprocher des millions de Français un peu plus près de ce rêve sans les obliger à renoncer, pour autant, à l’idée de vivre dans une maison et de posséder un jardin.

Le graal contemporains du cadre de vie

Lorsque l’on associe ces deux attractions, celle de la Ville avec un grand V, et celle de la grande nature avec un grand N, on obtient à peu près la carte des prix de l’immobilier actuel.

La carte des prix de l’immobilier 2024, DVF, en France reflète le double attrait de la ville avec un grand V et de la nature avec un grand N.

On voit, sur cette carte, une tendance. Et deux opportunités exceptionnelles.

La première opportunité concerne tous les territoires qui se vident progressivement. Ils sont en décroissance démographique, les prix y sont abordables, et plus le temps passe, plus c’est le calme de la nature qui les emplit.

Certes, les commerces ferment, les services diminuent, la population y vieillit. Certes, pour travailler, le choix se réduit à quelques activités qui sont compatibles avec les espaces peu denses.

Mais la paix, le calme, la solitude, l’éloignement des foules, c’est aussi, de plus en plus, une aspiration concrète : quelques jours pour se ressourcer, quelques mois dans l’année, ou même, pour certains, comme cadre de vie quotidien. Même s’ils sont le fait d’une minorité de la population, ces choix existent, ils sont forts, et renvoient à des projets de vie structurés, ambitieux, alternatifs. Certaines personnes ne viennent pas chercher à la campagne ce qu’elles ont laissé derrière elles, en ville. Ceux qui veulent se mettre au vert comprennent, progressivement, ce que cela signifie. Le coq, l’engrais, les hivers rudes, le désert médical, les kilomètres quotidiens pour une baguette de pain, sont le prix à payer pour quelque chose qui, pour certains, n’a pas de prix.

La seconde opportunité concerne les territoires que l’on pourrait croire en surchauffe mais qui ne sont tendus que parce qu’ils n’ont pas encore pris la configuration dans laquelle ils pourront retrouver leur équilibre : la carte des prix montre plusieurs territoires qui sont d’excellents candidats pour devenir les lieux de vie les plus attractifs de la planète, en France. Des lieux qui combinent la douceur de l’art de vivre à la française, de grands bassins d’emploi, la ville avec un grand V, à un accès à la nature avec un grand N et un potentiel pour construire des milliers, des millions de maisons avec un grand M.

Par exemple Bordeaux, son aire d’attraction & le bassin d’Arcachon : environ 1,5 millions d’habitants aujourd’hui, l’une des métropoles régionales les plus attractives du pays… L’opéra de Bordeaux n’est qu’à une heure du bassin et de ses plages : entre les deux, un territoire qui a un potentiel d’accueil et de développement organique exceptionnel : des lotissements des années, 70, 80, 90, 2000… et une forêt artificielle de pins exploités pour faire de la pâte à papier et du bois de construction. La biodiversité fragile est localisée sur le bassin lui-même, pas dans la pinède qui relie Bordeaux au bassin ; les vignobles, eux, sont ailleurs, dans le Médoc et l’entre-deux mers : le San Francisco français est là sous nos yeux. Les 1,5 millions d’habitants actuels peuvent devenir 3 millions (l’équivalent de la moitié des habitants de la Nouvelle Aquitaine) si nous relâchons le verrou réglementaire qui fige l’un des territoires les plus attractifs de France, et si nous nous mettons sérieusement au travail, pour offrir des lots abordables, bien desservis, sous les pins, entre la grande ville et l’océan. Et Bordeaux pourrait bientôt déployer une puissance de rayonnement comparable à celle de Lisbonne, dans un premier temps. Si le scénario peu faire peur, posons-nous la question : est-ce que Lisbonne fait peur ?

Si Bordeaux et la Nouvelle Aquitaine avaient à jouer un rôle nouveau à jouer dans l’infrastructure économique française, la capitale du Sud-Ouest, et sa côte, pourraient être amenées à concurrencer l’Ile-de-France pour l’implantation de sièges et de sites de production avec un argument aujourd’hui fondamental : la qualité du cadre de vie. C’est-à-dire précisément celle qui fait fuir de l’Ile-de-France un grand nombre de professionnels et de profils qui en ont la possibilité.

Barcelone (5 millions d’habitants dans l’aire urbaine) et San Francisco (près de 8 millions) ne sont des références inenvisageables aujourd’hui pour une métropole comme Bordeaux – Arcachon que parce que la France n’a découvert que très récemment les phénomènes de métropolisation et de littoralisation. Même avec une population globalement déclinante, l’exemple japonais (Tokyo, 37 millions d’habitants, Kyoto-Osaka-Kobe, près de 20 millions d’habitants) nous montre que le regroupement spatial de la population au sein de grandes régions urbaines denses et vivantes, est un phénomène universel qui transforme aujourd’hui la géographie de tous les continents.

En France bien sûr l’axe Bordeaux – Bassin d’Arcachon n’est pas le seul sur la liste : l’ensemble Nantes, Saint-Nazaire, La Baule (1,3 millions d’habitants) s’ouvre sur les territoires de Vannes (0,2 millions) puis de Lorient (0,2 millions), et plus largement du Golfe du Morbihan, avec un potentiel d’attractivité et d’accueil lui aussi extraordinaire.

Tout comme la Haute-Savoie, Annecy et Chambéry qui évoluent dans la sphère économique hyper puissante de l’arc lémanique (près de 3 millions d’habitants du Canton de Vaud jusqu’à Annecy), au sein d’un cadre de vie lui aussi exceptionnel, à seulement une heure de Lyon (2,3 millions d’habitants) et de Grenoble (0,7 millions d’habitants).

Aller à la baignade après les cours, après la débauche, quand il fait chaud, ou au moment de prendre du repos, à la retraite, après une carrière pleine et accomplie. S’élever et gagner en fraîcheur, contempler les cimes au crépuscule. La Côte d’Azur (de Marseille à Nice, près de 5 millions d’habitants) a, elle aussi, sa carte à jouer : un arrière-pays immédiat, celui qui se situe à moins de 30 minutes du littoral, qui regorge d’un potentiel d’accueil immense, hyper attractif, sous-exploité.

Mais le paradigme « littoral/montagne – métropole » n’est pas la seule configuration qui permet de faire se rejoindre la Ville et la Nature. L’Île-de-France possède, en seconde couronne et à ses franges, des territoires bucoliques et d’un charme absolu : le Vexin, le Gâtinais, la Vallée de Chevreuse, les forêts de Fontainebleau ou de Saint-Germain-en-Laye pourraient tout à fait constituer l’infrastructure verte autour de laquelle des densités urbaines beaucoup plus élevées pourraient être développées, proches des stations de transport en commun structurantes (Grand Paris Express, RER, transilien). Pour retrouver les qualités urbaines, en première et seconde couronne de Paris, des services et équipements urbains de proximité qui font la qualité du Paris Intra-Muros, il manque aujourd’hui 2, 3 ou 4 millions d’habitants à la région capitale. Tandis que le potentiel de tissus urbains de faibles densités susceptibles d’accueillir une densification douce importante et la production massive de maisons de villes avec jardins, bien situées, est considérable.

Une grande partie des territoires français vont connaître une décroissance. Comme certains territoires la connaisse déjà depuis 150 ans. Pour ne pas en faire un drame, mais au contraire une opportunité, ne nous trompons pas de grille de lecture.

Aidons ceux qui font le choix de la vie à la campagne, non dense, au calme, à le faire en connaissance de cause. Et ne voyons pas dans la décroissance démographique une fatalité mais plutôt un processus comme les autres qui peut aussi être différenciant et générateur de qualités nouvelles.

A l’inverse, certains territoires stratégiques du pays peuvent et vont doubler, tripler leur capacité d’accueil. En les augmentant de façon organique, nous pouvons, là encore, augmenter leurs qualités en même temps que nous augmentons le nombre de places.

Et ceci va s’avérer décisif pour l’avenir de la France.

Le regroupement d’une grande partie de l’activité des français dans quelques lieux stratégiques est ce qui constitue l’infrastructure de la puissance économique de la France

Recruter et garder ses employés est devenu l’un des points d’achoppement les plus critiques à tous les étages de l’économie.

Des restaurateurs et les garagistes jusqu’aux grands groupes de conseils et aux géants industriels, en passant par les collectivités territoriales, ou les entreprises de construction, toutes les entreprises sont confrontées

  • aux difficultés de recruter ;
  • aux difficultés de leurs employés de se loger ;
  • aux difficultés de leurs employés de devenir propriétaire de leur logement grâce au fruit de leur travail ;
  • aux difficultés de garder et fidéliser leurs talents ;
  • et donc aux difficultés de maintenir et de faire progresser leurs compétences techniques dans un monde de plus en plus concurrentiel.

Les champions de l’IA s’arrachent leurs développeurs à prix d’or. Les embauches n’ont pas fondu, les développeurs sont plus productifs grâce à l’IA, et c’est l’industrie toute entière du logiciel qui connait sa révolution. Yann Le Cun installe AMI LABS à Paris, Mistral, mais aussi leurs concurrents, choisissent Paris également. Le cœur de Paris, et non pas sa banlieue.

Pendant ce temps, La Défense peine à se remettre du télétravail, avec des tours qui sont à moitié remplies. Les bureaux de première couronne se vident. Même ceux du nouveau quartier d’affaire, flambant neuf, de la gare de Bordeaux, à tout juste 2h de Montparnasse, ne décollent pas.

Notre interprétation : tout ce qui ne coche pas la case du « cadre de vie de qualité » s’effondre.

Or l’Europe reste la 1ère destination touristique mondiale. La France est le 2e marché mondial d’Airbnb, derrière les Etats-Unis. Une grande partie du monde est à la recherche de « l’or doux » européen : son cadre de vie, sa culture, sa gastronomie, son climat.

Dans la guerre des talents qui s’annoncent, la France a un atout stratégique sous-estimé, qui ne demande qu’à être reconnu et pris à sa juste mesure.

Les Français, les Européens, les Américains, chacun souhaite être père et mère de famille, actif, touriste et flâneur, chaque jour, sans avoir à attendre les 5 semaines de congés payés.

Après l’usine, la plage : voilà le contrat social qui va permettre aux stratégies de réindustrialisation européennes d’opérer, sans avoir à loger les directeurs, les ingénieurs et les cadres sur le littoral, tout en laissant le personnel technique et moins qualifié ailleurs.

En Chine, comme partout, l’industrie moderne recompose ses chaînes de valeur tous les jours. Elle a besoin de régions denses, peuplées, connectées, pour opérer et croître. Ce sont de vastes et denses corridors métropolitains qui constituent l’infrastructure physique qui permet aux acteurs économiques de travailler ensemble, de mieux s’associer et s’appareiller, pour créer de la valeur, innover et inventer.

La banane bleue historique du cœur de l’Europe doit être complétée par d’autres corridors, d’autres territoires aux infrastructures adaptées, des territoires qu’il nous faut choisir parmi ceux que les individus choisissent déjà.

Les emplois vont devoir suivre le désir de chacun d’entre nous de pouvoir jouir d’une vie "pleine", non segmentée.

Nous ne voulons pas être pris pour un dormeur la nuit, un parent le matin, un client le midi, un touriste en août, un travailleur en janvier, ou un commuter du soir... Nous voulons être "tout ça en même temps", dans un même espace. Si nous commutons, nous voulons regarder par la fenêtre du train et voir de belles choses, comme un touriste... Si nous déjeunons, nous voulons pouvoir le faire à 15h, comme dans un quartier qui vit toute la journée, et non pas simplement au rythme des horaires de bureau. Il se trouve que certaines parties du territoire parviennent à faire en sorte que chacun puisse vivre ce type de vie pleine, non segmentée, moins fonctionnelle.

Ces parties du territoire vont devenir de plus en plus recherchées. Et il faudra donc être capable d’en construire d’autres.

Et si l’avenir de la natalité se jouait dans l’avenir de notre cadre de vie ?

Pour expliquer la chute mondiale de la natalité, les spécialistes ont recours à tout un spectre d’explications. Celles-ci vont des plus matérielles (le coût de la vie, en particulier celui du logement) aux plus existentielles (l’angoisse climatique, le manque de confiance en l’avenir, la peur de laisser à ses enfants un monde invivable).

Toutes ces explications sont valables. Et elles ont, pour beaucoup, un lien très fort avec notre cadre de vie.

Le logement, tout d’abord :

✼ faute d’offre suffisante dans les lieux dans lesquels on trouve les emplois, on part plus tard du foyer familial,

✼ les mises en couple et les emménagements communs sont retardés,

✼ les couples qui décident d’avoir des enfants ne sont pas forcément moins nombreuses, mais ils font leur premier enfant plus tard.

✼ et donc ils en font moins.

Le prix du logement, les efforts immenses à réaliser pour financer une ou deux chambres en plus, les difficultés logistiques du quotidien, alourdies par des temps de trajets difficiles, comptent parmi les difficultés matérielles qui rendent complexe la construction d’un projet familial.

En parallèle, les symptômes quotidiens du changement climatique s’accumulent. Les bouffées de chaleur se doublent d’un sentiment d’impuissance. A la fois à l’endroit de l’écologie comme principe, mais aussi de façon très pratique, dans la vie de tous les jours. Malgré nos efforts, les émissions de gaz à effets de serre imputables à nos trajets quotidiens ne baissent toujours pas en France. En même temps que le prix du litre d’essence augmente, de nombreux navetteurs sont contraints de continuer à contribuer au changement climatique pour aller travailler. A leur corps défendant.

L’échec de l’urbanisme contemporain, sa propension à figer les territoires dans leur état existant, à les empêcher d’évoluer et de s’adapter, portent une grande part de responsabilité dans ce sentiment d’impuissance.

Débloquer cet urbanisme, densifier, intensifier et raccourcir les distances parcourues, rendre la marche à pied et le vélo au quotidien accessibles au plus grand nombre, c’est se donner les moyens de débloquer, en même temps, ce fatalisme et ce sentiment d’impuissance à changer de mode de vie.

Enfin, au milieu de ce spectre, une dernière explication qui est sans doute l’une des plus convaincante : le « statut » social associé au rôle de parent.

Or nous pouvons chacun l’observer aujourd’hui : habiter quelque part est en train de devenir un statut. Une partie du statut social de chaque individu réside dans son cadre de vie. Élever ses enfants dans de bonnes conditions à Paris, à Biarritz, dans Bordeaux : tout le monde sait que c’est réservé à une élite, dans la configuration actuelle du pays. Nombreux sont les parents contraints à s’exiler dans des banlieues peu vivantes pour trouver la place nécessaire pour accueillir un enfant. Des banlieues, justement, dont les bureaux deviennent vides subitement. Le marché du bureau a très certainement une avance sur cette question du statut et du désir de chacun de ne pas être relégué dans des espaces de faible intensité.

Il ne tient qu’à nous de faire en sorte que les espaces de haute intensité ne soient réservés à quelques privilégiés, et qu’ils demeurent accessibles lorsque les enfants surviennent dans le projet familial.

Il ne tient qu’à nous, urbanistes, de faire en sorte que le modèle ancien de la vie familiale dans le pavillon de banlieue se transforme, enfin, en un modèle plus noble, et actuel : celui de la famille qui ne renonce pas à la vie urbaine, trépidante, intense, à laquelle beaucoup aspire.

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